Tu n'es pas différent, tu es comme les autres

Extrait du dossier Musique du numéro 20 de 6 Millions de Malentendants

Quand on naît malentendant, l’acquisition du langage n’est pas aisée et la communication reste souvent difficile. Norbert A. raconte comment il a appris à surmonter son handicap grâce à la musique.

Peu avant Noël, l’année de mes quatre ans, je suis allé voir les vitrines décorées, avec mes parents. Au rayon de jouets, j’errais dans les rayons, quand tout d’un coup j’ai été attiré par les instruments de musique. Une guitare pour enfant était accrochée au mur, je suis resté subjugué et il n’y a avait plus rien d’autre qui m’intéressait. J’étais déjà malentendant et appareillé, mais je ne parlais pas encore.

Ce Noël-là, j’ai trouvé cette guitare au pied du sapin. Je me souviens que ma mère m’a dit ; « Tu as le droit d’avoir une guitare, tu n’es pas différent, tu es comme les autres ! » Toucher les cordes, produire des sons, c’était drôle, excitant et provoquait des sensations fortes. Mes parents, n’étant pas musiciens, ont cherché un professeur de musique pour moi. Les premiers essais n’ont pas été simples, car les professeurs étaient déroutés par ce petit garçon qui ne parlait pas beaucoup et mal et qui était malentendant.

L’un deux a essayé de jouer des notes sur un piano en me demandant : « Tu entends ça ? » Il ne recevait aucune réponse de ma part car je ne savais pas quoi lui dire, je ne connaissais rien à la musique. Un autre m’a obligé à apprendre le solfège d’abord et me faisait copier des lignes de clefs de sol.

Les années ont passé puis mes parents ont trouvé une annonce d’un professeur de guitare débutant. Je suis devenu son premier élève. Il a fait preuve de beaucoup de patience, c’était un excellent pédagogue, très à l’écoute de mes besoins. Je suis toujours en contact avec lui.
Au collège, j’étais en difficulté et j’étais souvent découragé.

Pour oublier mes soucis, je m’enfermais dans ma chambre et je jouais de la guitare pendant des heures jusqu’à ce que mes doigts saignent. J’arrivais à me détendre et à m’exprimer par la musique. J’avais trouvé une identité.

A dix-sept ans, j’ai fait un stage de guitare avec un guitariste espagnol Antonio Membrado, 1er prix de Madrid. Quand le maestro a commencé à jouer, j’étais ébloui, il est devenu mon modèle, mon idole. Lors de ce stage, j’ai découvert que je pouvais communiquer par la musique, qu’on partageait des moments forts mais qu’on n’avait pas besoin de paroles pour jouer ensemble.

A vingt ans j’ai fait un stage international, de deux semaines, à Arthez de Béarn (Pyrénées-Atlantiques) avec Juan Francisco Ortiz. Plus de cent jeunes de nationalités différentes venaient apprendre la guitare avec les meilleurs professeurs français, argentins et mexicains. On ne parlait pas la même langue mais on se comprenait à travers la musique. Jamais au cours de ces deux semaines je n’ai eu de difficultés de communication. J’étais souvent volontaire pour jouer en duo avec des élèves très jeunes, ces moments étaient précieux pour moi, alors que les autres élèves refusaient de perdre leur temps avec « les petits ». Les professeurs nous disaient : « Nous sommes tous différents mais on est là pour jouer ! »

En grandissant, j’ai envisagé de devenir professeur de guitare et j’ai voulu rentrer au conservatoire. Je ne sortais plus et je passais mon temps à préparer le concours d’entrée. Mes parents se sont inquiétés de voir la place que la guitare prenait dans ma vie. J’étais seul, timide et n’avais que peu d’amis. Le jour du concours j’étais mort de trac, je tremblais et je me disais : « Si je ne rentre pas, ma vie est foutue ! » Quand j’ai posé mes mains sur la guitare, le stress est tombé et j’ai réussi le concours.

Quand j’ai parlé à mes parents de mon projet de devenir professeur de guitare, ils n’ont pas du tout été d’accord et m’ont obligé à faire un bac de comptabilité, ce que je détestais.
Je m’exprimais toujours difficilement à l’oral et mon audition défaillante a rendu la communication avec les autres parfois compliquée.

J’ai exercé différents métiers et en 2009 j’ai rencontré Natacha, l’ancienne présidente de Surdi 34, qui m’a dit qu’une adhérente malentendante cherchait un professeur de guitare. C’est ainsi qu’à trente-neuf ans j’ai donné mon premier cours. Je comprenais exactement ses difficultés et j’étais à l’écoute de ses besoins. On s’entraînait pendant de très longs moments à faire la différence entre des notes proches, à respecter le rythme et à ressentir les vibrations de la caisse.

La découverte que j’aimais enseigner, qu’on me faisait confiance, qu’on me considérait comme un professeur à part entière et normal ont fait que j’ai choisi d’en faire mon métier. J’ai trouvé d’autres heures d’enseignement, puis une place dans une école de musique. Mes élèves sont entendants ou malentendants, j’enseigne à des enfants, des ados et des adultes, je suis considéré comme un professeur ordinaire par mes collègues. Je veux montrer que quand on est handicapé, il faut suivre sa voie et qu’on est capable de tout faire si on le veut vraiment.

Pour communiquer avec d’autres malentendants ou sourds, je pratique la Langue des Signes Française, une autre façon de communiquer sans parole, moi qui ai toujours du mal à prononcer certains mots compliqués. Actuellement, au sein de l’association Surdi 34, j’anime un atelier d’éveil musical pour des enfants malentendants et leur famille. J’enseigne la percussion corporelle et on fabrique des instruments.

La vie m’a appris que ma guitare est ma plus fidèle compagne qui ne m’a jamais trahi ni abandonné et qu’on peut communiquer autrement que par la parole !
Norbert A., propos recueillis par Aisa Cleyet-Marel

 

Mots-clés: associations, 6MM, témoignage, LSF

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