L’Audiologie connectée : l’entrée de la réhabilitation auditive dans le troisième millénaire

    La difficulté d’accès de soins touche aussi le domaine de l’audioprothèse. Peut-on la résoudre uniquement avec des technologies ? Voici un article extrait du n°25 du magazine 6 Millions de Malentendants :

    Un constat
    La dernière étude EuroTrak publiée en 2015, nous apprend que 58% des personnes candidates à l’appareillage y renoncent finalement, ce qui représente 2,1 millions de personnes en France. Parmi les raisons invoquées, nous pouvons trouver le reste à charge trop élevé, facteur souvent mis en avant par les associations de consommateurs, mais également la difficulté d’accès aux soins. Cette dernière raison, bien moins évoquée car moins médiatique, reste à ce jour un facteur limitant la bonne diffusion de l’appareillage auditif chez les malentendants.


    Le manque d’audioprothésiste serait-il pour autant la cause de tous ces maux ? La réponse est loin d’être claire. En effet, le syndicat national des audioprothésistes dénombre environ 3800 points de vente en France pour une estimation de 2700 audioprothésistes diplômés d’Etat. Cette profession, qui reste attractive, voit grossir chaque année ses rangs de nouveaux diplômés issus des sept écoles françaises. Ces centres sont concentrés autour des grandes agglomérations, et cette inhomogénéité de répartition reste tout à fait comparable à celle observée pour les professions médicales et paramédicales. Néanmoins, on note également un bon de laboratoires « secondaires », parfois situés dans des zones plus rurales, dans lesquels les audioprothésistes se déplacent plusieurs jours dans la semaine. Cette dispersion géographique pose un problème fonctionnel, puisque pendant ces temps de déplacements, l’audioprothésiste ne peut pas proposer d’offre de soin. Par ailleurs, quid des patients qui, pris en charge dans ces centres, peuvent rencontrer des problèmes techniques pouvant mettre plusieurs jours à être résolus ?


    Téléaudiologie ou l’Audiologie à distance
    Ces réflexions sont partagées dans d’autres pays connaissant des situations similaires, tels que les USA, le Brésil, l’Afrique du Sud, ou la Pologne pour ne citer qu’eux. C’est dans ces pays qu’ont émergé les concepts de téléaudiologie, ou audiologie à distance, qui ne sont que l’application au domaine de l’audition de la télémédecine et de la santé connectée. En effet, le degré actuel de sophistication des aides auditives permet de se connecter sans fil à son smartphone, son lecteur mp3, sa télévision, et même à l’ordinateur qui permet à l’audioprothésiste de régler ces aides auditives. De plus, les développements de l’audiométrie in vivo, c’est-à-dire en utilisant les aides auditives comme des véritables mini-audiomètres, permettent de disposer de tous les outils nécessaires au réglage à distance. Des études récentes montrent qu’il est possible en effet, et de manière tout à fait satisfaisante, de régler à distance des aides auditives ou des implants auditifs via une connexion Internet haut-débit.


    Pour autant, ces nouvelles techniques ne visent pas à faire disparaître tout contact humain. En effet, l’audioprothésiste communique par l’intermédiaire d’une webcam et d’un microphone avec le patient, véritable « lien numérique », alors que le contact physique, indispensable pour l’accueil du patient, et la réalisation de quelques actes de base, tels que la vérification de l’intégrité de l’aide auditive, est assuré par un troisième intervenant, le facilitateur. Ce facilitateur accompagne le patient pendant toute la séance de réglage et peut physiquement interagir avec ce réglage, par exemple en réalisant la connexion de l’aide auditive à l’interface sans fil de l’ordinateur de réglage, mais également en assistant l’audioprothésiste distant en étant ses mains notamment pour certains actes comme celui de l’otoscopie.


    À qui peut bénéficier ce genre de prise en charge ?
    Au patient d’abord, car il peut accéder virtuellement tous les jours à un contact avec son audioprothésiste qui sera capable de dépanner à distance, avec l’aide du facilitateur, un problème technique. Pour les personnes à mobilité réduite, ou institutionnalisées, qui ne peuvent accéder facilement à un laboratoire d’audioprothèse, cela peut être le moyen rompre l’isolement en accédant à des soins de qualité.
    A l’audioprothésiste ensuite. Il peut ainsi augmenter son temps disponible pour ses patients et éviter des déplacements longs et parfois peu utiles si un nombre de patients limité se déplace dans son centre un jour donné. Cela augmente ainsi son efficience, mais aussi son périmètre d’action.
    Comme toute nouvelle technologie, elle n’arrive pas sans un certain nombre de questions ou d’écueils dont il faut se prémunir. Tout d’abord, la téléaudiologie nécessite une connexion Internet haut débit qui n’est pas toujours accessible en France, même à ce jour. Son application implique la création d’un nouveau métier, le facilitateur en audiologie, dont la formation et le périmètre d’action doivent être clairement définis, du moins en France, où la délivrance et le réglage des aides auditives sont réglementés. Elle requiert aussi une évolution de mentalité des différents acteurs de cette situation. En effet, il ne faut pas que numérisation du soin rime avec dépersonnalisation de la prise en charge. Chacun connaît l’importance du bilan d’orientation prothétique qui tient compte de l’état auditif du patient, mais aussi d’autres paramètres plus subtils, tels que l’évaluation de son support familial, ou sa dextérité pour la manipulation des appareils. Il est impensable que tous ces éléments puissentsepasser totalement d’une rencontre en face à face, au moins dans ces temps cruciaux du début de la prise en charge.
    Ainsi on peut espérer qu’à l’aube d’une ère du tout numérique, le domaine de la réhabilitation auditive puisse profiter des progrès constants de la technologie, sans oublier la part d’humanité indispensable à tout acte de soin, auquel n’échappe pas la prise en charge de la surdité. Cet outil, comme tout outil, sera ce que nous en ferons, et en prenant garde de ne pas ubériser la santé auditive, nous pourrons alors offrir une meilleure qualité de soin au plus grand nombre.

    Un article du Professeur Frédéric VENAIL
    Responsable du département Otologie et Otoneurologie dans le service d’ORL du CHU de Montpellier. Centre d’implantation Cochléaire de Montpellier/Palavas.
    Enseignant à la faculté de Médecine et à l’école d’audioprothèse de Montpellier

    Sources
    http://ww.ehima.com/wp-content/uploads/2016/02/EuroTrak_2015_FRANCE_final.pdf
    http://www.unsaf.org/doc/Unsaf_Analyse_sectorielle_de_l_audioprothese_en_France_Decembre_2015.pdf
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    Mots-clés: 6MM, audioprothésistes, appareils auditifs, audiologie

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