• 4ème congrès international sur la boucle magnétique, du 6 au 8 octobre à Berlin

Témoignage : à coeur vaillant, rien d'impossible !

Emmanuelle Blondiaux temoignageFrançaise par naissance, sourde par génétique, Anglaise par mariage. Ou comment/pourquoi apprend-on l’anglais quand on est sourd ?
En 2003, à la veille de partir pour l’Angleterre rejoindre mon époux, j’ai été diagnostiquée avec une perte profonde de l’audition, « compensée (masquée devrais-je dire) brillamment par d’exceptionnelles capacités en lecture labiale» (sic), maigre consolation! Qui plus est, la dégénérescence ne s’arrêterait pas là et je devais me préparer à une surdité totale considérant l’histoire génétique de ma famille; et, il était peu probable que les prothèses auditives m’apportent une aide quelconque (il y a 15 ans, la technologie en ce domaine était encore balbutiante). Partir pour l’Angleterre n’était plus du tout une aventure exotique, c’était maintenant un saut dans le vide… Je suis quand même partie... 

Un choix téméraire qui, à la réflexion, a porté les prémices de ma relation avec la surdité. Je ne pouvais pas et ne peux toujours pas accepter l’idée que ma surdité m’empêche de faire quelque chose.

Je refuse de céder, aussi difficile que la bataille puisse être ; si moi je lâche, je donne raison à tous ceux qui fatiguent quand je leur demande de répéter ; j’accepte d’être écartée des discussions et des décisions, parce que je ne peux pas suivre le même rythme de parole que tout le monde ; si je cède, je cautionne et légitime la tendance générale qui consiste à nous considérer comme « négligeable ». Ce n’est pas acceptable.

Il m’a fallu deux ans pour être capable de participer à une discussion dans la langue de Shakespeare, et corolaire à cette compétence, trouver un travail. Ça a été laborieux, difficile, désespérant souvent.

L’apprentissage a commencé en France, à la Polyclinique de la Sagesse à Rennes, grâce à une orthophoniste exceptionnelle, Géraldine, que je salue et remercie encore aujourd’hui. Durant les quatre derniers mois que j’ai passés en France, Géraldine m’a aidée à comprendre les arcanes de la lecture labiale, pour que je puisse transférer ma capacité de la langue française à la langue anglaise; de la nécessite d’acquérir un vaste vocabulaire, une solide connaissance du contexte socioculturel, en plus de déchiffrer la forme des lèvres. Sans relâche, avec patience et encouragement, Géraldine m’a aussi aidée à comprendre la surdité, à identifier les bonnes stratégies de communication, à « gérer » mes interlocuteurs et à prendre garde aux écueils de la frustration.

Geraldine m’a aussi offert ma première leçon de sémantique en anglais, sur la différence entre « handicapped » et « disabled ». Handicapped signifie qu’on ne peut pas faire quelque chose, disabled signifie qu’on fait différemment. Son dernier conseil fut d’ailleurs de toujours me souvenir que j’étais disabled, pas handicapped.

Arrivée en Angleterre, j’ai cherché un cours de lecture labiale. A l’époque, les cours de lecture labiale fleurissaient partout et étaient offerts gratuitement à toute personne déclarée sourde ou malentendante. J’ai assisté à ces sessions hebdomadaires pendant deux ans, jusqu’à ce que je commence à travailler à temps plein.

Plus que la lecture labiale, j’ai appris l’anglais pendant ces sessions et pendant les afternoon teas auxquels m’ont conviée les membres de cette petite communauté. Apprendre ainsi l’anglais a été une bénédiction car chacun de mes tuteurs improvisés connaissait parfaitement mes problèmes et savait tout aussi parfaitement s’adapter, ce qui, hélas, fait défaut à la plupart des situations de formation traditionnelle.

J’ai aussi offert mes services de répétiteur en français en échange de séances de conversation en anglais. Ces séances individuelles convenaient beaucoup mieux à la lecture labiale qu’un cours traditionnel.

Parallèlement, j’ai travaillé intensivement l’anglais écrit pour développer vocabulaire, structure de la langue et idiomes; reconstruisant les textes avec un dictionnaire phonétique, révisant face à un miroir les séances de lecture labiale et travaillant le corpus d’exercices que m’avait donné Géraldine.

J’ai ainsi développé mon propre alphabet des sons, et appris à lire et à dire le « a de plane », le « owde joan », ou le « ide Honey ».

Je maîtrise aujourd’hui la langue anglaise et les arcanes de la lecture labiale au point d’être capable d’assumer des fonctions de service public, soutien et formation auprès d’un public étudiant et professionnel aussi cosmopolite que varié dans ses demandes.

Plus qu’une insertion socioprofessionnelle, mon acharnement à tenter l’impossible m’a redonné une part de moi-même que j’avais crue perdue avec la surdité.

Je suis un animal social, j’aime les gens et j’aime travailler avec eux et je peux toujours le faire envers et contre la surdité.

I am disabled, not handicapped !

Par Emmanuelle Blondiaux-Ding 
Article extrait du numéro 26 du magazine 6 Millions de Malentendants (juillet 2017)

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Mots-clés: témoignage, malentendance

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